Le style


A propos de l'œuvre du chorégraphe,
Patricia Kuypers écrit en 1993 :

Dominique Bagouet reste et restera une figure à part dans la danse contemporaine française, tant par sa trajectoire déjà longue, mûrie, réfléchie, mais hélas interrompue en plein vol, que par sa personnalité à la fois discrète et obstinée. Plus qu'un autre, il a fait exister la danse dans un trajet singulier où elle trouve son autonomie artistique grâce à la création d'un langage profondément original.

Dominique Bagouet a également donné une place primordiale à ses interprètes et à ses collaborateurs artistiques au sein de l'élaboration de son œuvre. En cela il a eu le rare bonheur de pouvoir impulser les artistes qui l'entourent sur leur propre chemin de création.

La métaphore de l'ange s'impose pour illustrer combien subtilement agissait et continue à agir l'influence du chorégraphe. On peut évoquer le saut de l'ange comme moment fondateur ou comme rupture radicale dans sa démarche de composition, mais il ne faut pas oublier non plus tous les soubresauts plus infimes qui ont catalysé sa constante évolution. Dominique Bagouet s'est préservé de l'enfermement dans une image et a toujours su rebondir, tout en se ménageant des respirations nécessaires, pour explorer des territoires inconnus, se laisser interpeller par d'autres disciplines artistiques. A travers de multiples collaborations, il s'est confronté à la musique contemporaine, à l'art plastique, à l'expressionnisme et à l'abstraction en danse pour, aussi, ouvrir sa compagnie à Trisha Brown, comme une ultime et radicale remise en question. Décrire les éléments constitutifs du langage chorégraphique de la compagnie de Dominique Bagouet peut revenir à figer ce qui, par essence, reste mouvant. Pourtant, et malgré un style très précis tout à fait descriptible, affleure de façon prédominante dans la mémoire, au-delà de l'aspect purement formel, une qualité d'interprétation tout à fait particulière. Plus qu'une simple présence au mouvement, le chorégraphe fait advenir aussi une forme de présence au monde, intense, concentrée, recueillie. Les danseurs apparaissent extrêmement conscients de la puissance des champs de tension qui tissent entre leurs gestes une invisible toile de regards et de souffles suspendus.

Alors que le mot danse évoque d'abord l'idée du déplacement, le mouvement chez Dominique Bagouet semble truffé non d'arrêts, mais de moments sur place où, effectivement, les torses se penchent, les poignets et les coudes ploient, les cous s'inclinent, l'être entier se pose en un geste comme pour une éternité ; puis soudain les genoux se plient, le corps pivote et change d'espace ou de propos. Cette danse, légère et précieuse, qui opère de façon presque magique dans déserts d'amour, a su, au fil du temps, se remettre en risque et pousser son aplomb et sa stabilité apparente vers une liberté de plus en plus grande.

Rendre la danse aux danseurs a certainement fait partie d'une des tâches les plus précieuses que le chorégraphe ait accomplies. Dominique Bagouet a cultivé un goût d'artisan pour le geste sculpté non pas sur le corps de l'interprète, mais avec l'être même des danseurs. Il leur a confié la mémoire corporelle des fondements vitaux de sa création, donnant ainsi la liberté de poursuivre son œuvre ou de porter ailleurs cet héritage inestimable.

Patricia Kuypers in Ellipses, ed Danse à Lille, 1993.