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Mission de
l'association : "l'archive nécessaire"
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Quand il entendait Louise chanter doucement : " Fais dodo Colin,
mon petit frère ", il sentait combien faibles étaient
ses forces pour défendre son fils ". La phrase est dite, comme
tant d'autres du livre d'Emmanuel Bove, par la comédienne Nelly
Borgeaud, avec une sorte de sourde évidence (une vérité
de faux cristal). Celle-ci traverse l'espace de meublé sommairement
en déroulant le fil blanc d'un récit que le canevas chorégraphique
ne tressera pas, ne figurera jamais, même si, parfois, il en frôle
la structure. Entre le texte et la danse une force manque, commune aux
deux, s'instillant entre les deux, et c'est sur elle que l'un et l'autre
veillent, attentifs à ce qu'elle ne vienne pas, ne s'expose pas
au jour.
Cette force a la teneur de cette pensée, plus faible qu'un aveu,
si nue qu'elle désigne une peur que la douceur ou la violence menacent
presque tout autant : peur d'un manquement que même la paternité
ne conjure pas. Elle se défend de tout et n'a le pouvoir de ne
défendre personne ; état désarmé et insigne
que les gestes comme les mots ne doivent pas attendre, qu'ils doivent
laisser venir ou poindre indirectement, en-decà de toute forme
de suspend ou de dramatisation, comme une pensée sans corps, comme
une émotion si aiguë qu'elle est déjà morte
quand elle s'énonce ou fêle insensiblement le mouvement.
Cette fêlure (syncope ou saut de l'ange, fredonnement, voix grêle,
jambe frêle au milieu de cette rumeur de frelons), Dominique Bagouet
en suit la ligne brisée - et c'est sur son long, pressenti et deviné,
que se produisent des événements si profonds qu'ils demeurent
pour ainsi dire... presque imperceptibles. Et, sans relâche, inédits.
Ce sont ces tremblements, ces chocs irrésiliables, que les carnets
bagouet continuent d'enregistrer. Tous ceux qui en ont voulu l'existence,
en ont été les premiers touchés, les premiers sismographes,
archivistes par alliance.
Ils ont affaire à l'archive comme événement et celui-ci
est double, dès ses initiales. Entre les danses et les textes,
entre les sensations et les paroles, entre les photographies et les films,
l'archive file à double sens.
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Elle tréfile
même (et il faudrait entendre dans ce verbe ce tressaillement qui
saisit les corps sur leurs bords alors qu'ils semblent couper une file
invisible et venir en avant-scène protéger, ombrer, veiller
sur ce qui se joue en arrière-scène : c'est là l'une
des plus discrètes et constantes préoccupations de l'espace
chez Dominique Bagouet) - tréfile donc l'ordre ou la loi qui pourraient
s'instaurer. Rappelons-le, à la suite de Jacques Derrida : "
Ne commençons pas au commencement, ni même à l'archive.
Mais au mot " archive " - et par l'archive d'un mot si familier.
Arkhé... nomme à la fois le commencement et le commandement.
Ce nom coordonne apparemment deux principes en un : le principe selon
la nature ou l'histoire. Là où les choses commencent - principe
physique, historique ou ontologique -, mais aussi le principe selon la
loi, là où des hommes et des dieux commandent, là
où s'exerce l'autorité, l'ordre social... Le concept d'archive
abrite en lui, bien entendu , cette mémoire du nom arkhé.
Mais il se tient aussi à l'abri de cette mémoire qu'il abrite
: autant dire qu'il l'oublie... Comme l'archivum ou l'archium latin...
le sens de " archive ", son seul sens, lui vient de l'arkhéîon
grec : d'abord une maison ,un domicile, une adresse, la demeure des magistrats
supérieurs, les archontes, ceux qui commandaient... " (J.Derrida,
Mal d'archive, Galilée pp.11,12,13).
Que la question vienne de là, de ce domicile, même meublé
sommairement, et porte en elle, indécise, presque insituable, la
décision qui fait trait entre le commencement et le commandement,
ne peut surprendre : il faut que des pairs veillent sur la pensée
d'un père qui sait que les forces lui manquent pour défendre
son fils (et, incidemment, anxieusement, le fil de ce qui l'obsède).
Le cahier des charges des carnets pourrait-il le stipuler ? A qui, à
quoi ont obéi ceux (les danseurs, les amis, les très proches)
que la disparition de Dominique Bagouet a affectés si intimement
que leur douleur ne pouvait pas rester leur propre douleur ? Que devaient-ils
garder et sauvegarder qui ne pouvait s'inscrire dans le seul répertoire
mais dans le désordre rassemblé des carnets ? Comment abriter,
donner adresse et domicile , offrir demeure au mouvement d'une oeuvre
dont l'auteur pouvait, dans le secret de lui-même, se dire qu'elle
le portait aussi à se poser cette question (celle que pose le héros
du livre de Bove) : " Si je pouvais recommencer ma vie, est-ce que
je la recommencerais ? ". Faut-il tout recommencer ou faire que le
commencement ne meurt pas, lui aussi prématurément ?
Terre meuble pour un domicile où même les murs sont mobiles,
où, pour que l'espace s'ouvre à l'état des choses
inédites, on doit repousser meubles et mobiliers, objets usuels
ou précieux, aimés ou hostiles, au bord des coulisses, afin
que l'amour révèle sa secrète et inconsciente étendue,
celle du désert et des désertions muettes, où des
corps qui ne se possèdent pas cendrent les lieux d'infimes et infinis
gestes d'amour toujours ultimes, toujours réservés au corps
secret des êtres. L'art de " laisser tomber un geste "
est la ponctuation, le battement incalculable des chorégraphies
de Dominique Bagouet : savoir où le geste va tomber, comment le
rythme va s'effacer, comment un geste naissant vient filtrer et aérer
celui qui vient à mourir : cela se donne comme une science qui
ne serait autre que celle des bouleversements.
Dominique Bagouet était hanté par cette " science "
dont l'objet ne cessait de diffracter (ses schémas, ses notes,
ses partitions l'attestent) ; il lui fallait grammer et tracer cette carte
abstraite en prévision, nappant pour lui-même et pour ceux
qui devaient l'accompagner dans cette exploration, la desserte de ses
danses. Ethique des phases intermédiaires : on n'entraîne
pas n'importe comment ceux qui font confiance, vers ce point non balisé
qui n'est même pas l'aube de la chorégraphie, mais sa lumière
inversée. " Il faut que ce qui est sans lieu soit astreint
à un corps ", disait Merleau-Ponty. Chez Dominique Bagouet
cette astreinte était à la fois et nécessairement
un baguage et un bagage, une suite ininterrompue de passes qui n'excluaient
ni la bagarre ni le baguenaudage. Danser c'est aussi, peut-être,
porter la bague à l'âme...
Dominique Bagouet savait, comme nombre de ceux de sa génération,
que la danse ouvrait ses voies sans domiciles fixes, sur un territoire
vierge où rares étaient les lieux d'hospitalité,
où les foyers étaient si multiples (leçon cunninghamienne)
qu'ils ne pouvaient plus apparaître que fugitifs, précis
et violents dans leur promesse comme des mirages que des corps réels
produisaient dans l'instant.

D'où cette
instance vertigineuse que la danse contemporaine ne saurait conjurer sans
mentir : ce qui fait événement en elle ne se produit et
ne doit se produire qu'une fois et cela autant de fois qu'il y aura de
répétitions, de représentations et de reprises. C'est
cela son vertige que rien n'oriente, n'aimante, n'indique. Cela se produit,
se danse et se dit, en sous-main, sous et entre la résille des
mouvements les plus simples ou les plus complexes, les moins prévus
comme les plus écrits. La danse est le lieu d'une affirmation absolue
qui ne peut se défendre ; si nue et si tranchante derrière
ce qui la lame, qu'elle en reste désarmée et presque dénuée
de tout recours. Dominique Bagouet en avait une conscience si constante,
si retournée , qu'il cherchait à en desceller les indices,
à en invoquer et faire jouer toutes les variations, les finesses
ambivalentes, à en inciser et feutrer les trouées.
Il désirait moins y revenir que d'en revenir -pressentant, espérant
peut-être que s'il existait une seconde fois, elle serait moins
mortelle (ce qui ne signifie pas immortelle...). Une danse déliée...
de ses plus insistantes propriétés - revenant chaque fois
sous son jour inédit, dégagée des pièges les
plus sourds (fût-il celui d'une forme pâle de résurrection,
de toute forme de relevé statique ou statistique), avec le seul
poids de sa gratuité, c'est-à-dire d'une gratitude qui ne
se figure rien : voilà, probablement, ce qui était le voeux
le plus secret de Dominique Bagouet.
" Il n'attendait aucune reconnaissance de personne. Même si
l'un de ces malheureux, sur lesquels il s'était penché,
s'était détourné de lui, il n'en eût éprouvé
aucune amertume " : dans cette obscurité qui prélude
au commencement de meublé sommairement, cette phrase d'Emmanuel
Bove se détache paradoxalement : elle est la nuit du texte, sa
plongée et son coup de sonde à la fois mat et délivré
de toute sensation d'échec. Elle dessine la courbe d'une parole
ou d'une écriture (celle de Bove) que l'on sent droite et loyale,
ne cherchant pas à masquer l'abîme qui la menace. Elle est
la clef de voûte du mouvement chorégraphique. C'est elle
qui règle, indirectement, les entrées et les sorties, le
jeu sans souffrance et les substitutions de place des danseurs. Si singuliers
et uniques soient-ils, si reconnaissables soient-ils, ils portent en eux
ce désir de non-reconnaissance qui, sous l'effet de miroir inversé
de la chorégraphie, devient le signe d'une autre solidarité
: " Une grande solidarité rendait l'existence moins pénible
" - dit simplement, à un moment donné, E.Bove.
Cette solidarité est un état du corps, non pas le terme
d'un lien social, d'une exigence religieuse ou éthique, une modalité
d'une loi des échanges, mais la lettre qu'il inscrit et envoie
dans le temps, d'autant plus transitive que le chorégraphe, quand
il l'a mise à nu avec le danseur, n'a pas cherché à
la transir (à la violer ou à la violenter)).Dans la table
ronde du 11 juin 1994, le dialogue créé entre les membres
des carnets bagouet et leurs invités, permet à Hubert Godard
de formuler ceci : " A partir du moment où il y a une forme,
on peut prétendre qu'elle se dégage du geste, c'est-à-dire
du corps de celui qui le vit. Or ce n'est pas vrai, elle est complètement
dépendante de l'état affectif. Pour moi, transmission c'est
" trans "... C'est la kinésphère du chorégraphe
qui déborde ; ce n'est ni dans ce qu'il dit, ni dans les gestes
qu'il fait, c'est complètement ailleurs que tout cela se joue.
Et cet ailleurs-là, ce sont des transmissions de fonction tonique
à fonction tonique. Qui ne sont pas analysables, dicibles. C'est
pour ça que seul le danseur peut représenter le patrimoine...
c'est vraiment un moment de revirement politique, parce que jusqu'à
maintenant le danseur était vraiment la dernière roue de
la charrette ".
Solidairement ancré à ce qui est sans lieu, le corps du
danseur n'a donc rien à craindre de l'archive textuelle, photographique
ou filmographique, car il la double, littéralement, d'une fonction
tonique qui n'est pas celle de ces médiums. Le témoignage
de Claire Chancé le suggère au-delà de toute raison
: " C'est peut-être vrai que lorsqu'on l'a fait une fois, c'est
peut-être plus facile la seconde fois. Mais moi, cela m'est arrivé
pour le saut de l'ange, quand j'ai dû redonner le rôle à
Rita : c'était difficile. La deuxième fois, lorsqu'on l'a
donné à La Rochelle, c'était une autre histoire....
Il y a un phénomène bizarre : jusqu'avant de le faire, c'était
à moi complètement. Le fait de l'avoir donné maintenant
c'était comme si c'était très très loin, comme
si je n'allais plus avoir besoin de ça alors que jusqu'à
présent c'était en moi complètement. On l'a retrouvé
très vite, c'était dans le corps. J'ai aussi l'expérience
de déserts d'amour : 13 ans après, je redanse le duo avec
Jean-Pierre sans problème, comme si c'était hier "
(Table ronde du 9 novembre 1996).
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L'accent "
tonique " de ce témoignage est étrange, presque déroutant
; il flexe les situations et saute au-dessus d'elles. Il se joue de son
sujet sans le blesser : c'est à moi, en moi, très très
loin, très vite là, se donne, n'est plus un besoin, n'est
plus à moi mais revient en moi... On perd mais n'est jamais perdu,
oublié dans cette perte. Quelque chose demeure qui passe à
travers toutes les positions, obstinée et nécessaire, sautante
mais fidèle comme un ange étrange.
L'archive joue à plein et sur toutes sortes de régimes :
c'est confus, précis, la sensation est inoubliable mais difficile
à exprimer, l'un le vit mais le dit avec mal, l'autre en perçoit
le bien et ce qu'il y a là d'inespéré.
La transe, ici, est active et c'est elle qui brûle et consume l'archive
laissée, entreposée, entassée comme feuilles, traces,
présences réelles et passées, textes sans corps et
corps sans textes, presque sans têtes. La transe, c'est l'archive
qui ne veut pas de la mort mais brûle de recevoir l'empreinte de
la vie. Les carnets bagouet brûlent de cet incarnat, de cet "
incarné " qui s'entête non seulement au présent,
mais à y survivre et, follement, à faire de cette survie
une autre vie que la première appelait déjà ou refusait
déjà : " Si je pouvais recommencer ma vie, est-ce que
je la recommencerais ? ".
L'oeuvre est là, entière, discrète, en retrait, en
attente, anticipant tous ces mouvements de corps et de pensée qu'elle
va susciter, dont elle était déjà l'extrême
sollicitation.
Dans le creuset, dans nos vies, la seule question serait celle-ci que
l'oeuvre n'abandonne jamais : Quelle est l'impression laissée que
nul n'a le pouvoir de délaisser ?
Ne rien détruire pour que l'oubli laisse revenir les corps (corps
libres de jouer ou même d'ignorer les origines, de sortir des fonds
l'enterré vif, ce peu de chose qui demandait encore à vivre).
Ne rien déclasser pour que du fonds recouvert, tassé, ce
qui était resté mort-né ou lettre-morte, trouve peut-être
un accès jusqu'à alors interdit : l'archive est aussi ce
qui veille à ce que l'inédit demeure, dessine ses mises
en demeure et filtre ses issues. N'accroître aucun deuil, n'aggraver
aucune désolation. Ne rien classer sans laisser battre la mesure
de ce qui était sur le point de transparaître : point-syncope
dont Dominique Bagouet pressentait les imminences, les égards,
les réserves non dites, non violentes.
Sauvegarder c'est prévenir, confier la charge, la masse indicible
des traces à la prévenance (celle-ci est toujours antérieure
au premier geste venu, au premier passage ouvert).
Non violents, ces gestes non pas virtuels mais en attente, dans l'attente
de leur tour, d'une configuration favorable, du temps qui leur est imparti,
de leur part réservée. Nappes de temps que la chorégraphie
distille, feuillette, pagine, sauve de rien ou de la folie (de la peur
- celle qui prend, dans F. et Stein)
Un geste ne peut être perdu que menaçait l'éperdu
: on ne chorégraphie que sous cette emprise, à corps perdu
en ce sens, pour que l'aube soit aussi saisie de l'empreinte des corps,
pour que l'espace conjure de trop sourds corps-à-corps, pour que
l'intrusion fasse l'épreuve du temps. Par nécessité,
refouler ce qui assaille... ce qui tue sommairement (ce temps qui diffère,
Dominique Bagouet en cherchait l'imposition, la main douce, la main en
tout point compréhensive, s'ouvrant à l'espacement pour
que le droit de tressaillir trouve ses apaisements, ses délicatesses
incontrôlables).
Autour du moindre geste, il y a une non-vie. Non vie - lente. Lente à
venir à la vie. La danse en naît. Elle en est aussi la moire.
" Danser...c'est la vie de nos astres rapides prise au ralenti "
(Rilke). C'est faire naître un mouvement à partir du plus
étrange des points morts, lui-même inassignable et inarchivable
: il passe par tous les corps, sans exception (Dominique Bagouet en a
soutenu l'exigence avec une grâce inaltérée - gagnée
aussi sur la bêtise, l'aveuglement, la brutalité politique,
d'indignes et insignes ségrégations).
Non vie lente à quitter la vie. Lente à s'éloigner.
Lente à la délaisser. Elle est là, au coeur des pièces
de Dominique Bagouet, sensible comme une secrète réticence
: il faut déjouer et décevoir le goût parfois mortifère
de ceux que l'éphémère fascine.
Il y a , en arrière-fond, écrit dans la hantise, cette triple
question posée entre parenthèses par Paul Celan : "
(hors asile, hors/archive, hors/assistance ? En vie ?) " (Poèmes,
éd. Clivages). Donner asile, porter assistance, créer l'archive
: ces trois temps composent, semble-t-il, un espace indissociable, où
tombe et se relève la vie. Même " meublé sommairement
", cet espace induit, exige silencieusement ces trois termes... pour
que ce qui se tient hors d'eux demeure comme un souci ou un horizon indéfectibles.
Il s'agit de nouer des alliances légères, soudaines, si
fines et si imprévisibles qu'elles en paraissent immémoriales,
si simples parfois qu'elles mettent un temps fou à se révéler,
un temps impensable avant de prendre corps, avant de baguer le geste (qui
alors, en silence, demande à faire retour).
Dans la seconde, un geste a sondé, dans les temps qui la suivent
et l'effacent, elle ne peut que chercher une seconde vie : la seule qui,
de la mort, surmonte le goût amer.
L'âme de l'air - seule au-delà de toute amertume :
(la danse) est un art qui est comme l'air, qui peut se mouvoir dans plein
de choses. C'est un art qui a la forme du pouvoir du temps et de l'espace.
Il est là terriblement fugitif, magique par là-même
aussi. Il peut se renouer à l'image, aux sons... la danse est l'art
du lien, de la relation, c'est pourquoi cet art est infini... (D.Bagouet)
L'art sans défense de l'infini.
Daniel Dobbels janvier 2000.
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